Le regretté Moncef Kort, disparu le 19 juillet 1996, est considéré comme l’une des principales figures du théâtre amateur en Tunisie. Il a fondé en 1963 Le Théâtre Jeune de Nabeul et incarné pendant 33 ans des dizaines de rôles, dans pas moins de 40 pièces que cette prestigieuse troupe a pu monter durant cette période (1963 – 1996). Il a aussi adapté et écrit la plupart de ces créations.
Tout au long de sa carrière, il a campé de multiples personnages drôles et variés, auxquels il a donné beaucoup de son humour et de sa gaîté. Il en a fait alors des héros comiques qui ont toujours séduit le public et l’ont à chaque spectacle fait rire aux larmes. On se rappelle le personnage de Elguennoubi, le domestique amoureux dans : « Elyénasib » ; celui de Abdelmonaam, le médecin malgré lui dans : « Elkollou Min Aaychoucha » ; celui aussi du commissaire ambitieux dans : « Ah Yé Aarfi » ; ou encore celui de Elaatrous, le responsable arriviste qui vend son âme au diable, dans : « Elkhannes Elwaswes » ; celui de Nouri, le chaouch corrompu, dans « Moudhakkarat Chawich » ; de Aammou le mari stérile et misogyne, qui en mal d’enfant épouse quatre femmes qu’il répudie successivement sous prétexte qu’elles sont elles-mêmes incapables de lui donner l’enfant tant espéré ; celui de Fadhel, homme faible et complexé, victime d’une éducation traditionaliste, sévère et rétrograde ; celui de Georgette, la voisine juive qui venant exprimer ses condoléances à sa rivale endeuillée fait mourir le public de rire, dans « Yarhmou Bfaalou » ; celui de Nouba, la mère simple et naïve, affolée par la rivalité de ses deux fils, frères ennemis, dans « Habibi Yé Khouya » ; ou enfin celui de Jamila l’épouse ignorante et cancre qui refuse de coopérer avec son mari dans son projet de faire de leur fils unique un médecin, à tout prix. Ils sont tous des personnages inoubliables avec lesquels Moncef KORT a longtemps régalé le public du Théâtre Jeune de Nabeul.
Mais Moncef Kort est aussi un auteur dramatique comme il y en a peu sur la place. Il s’est petit à petit confirmé en traversant d’abord une période de tâtonnement et de recherche de son propre style. Il a commencé à ses débuts par l’adaptation de quelques textes du répertoire français : une tragédie, « Bayna Hobbin Wa Hokm », d’après Montherlant, une pièce policière, « Laabit Elhalleb », d’après Roussin, un vaudeville, « Ghatti ayn Echams », d’après Labiche et une comédie classique, « Elfraj Aala Allah », d’après Molière. Puis, il est passé à la création pure en s’inspirant de la réalité et de son propre vécu, en traitant ses sujets avec un humour et une légèreté sans pareils et en choisissant délibérément de rédiger ses dialogues dans un parler purement nabeulien. Ce qui a induit certains à qualifier son théâtre de régional. Cependant, ils ont oublié que le théâtre de Moncef Kort tout en collant au réel et au vécu atteint de par son authenticité, sa profondeur et sa sincérité, une dimension universelle. Une pièce comme « El Jarra Labès » qui traite de l’effet du tourisme sur la ville de Nabeul et raconte l’histoire de Halloula, clochard connu par tous les nabeuliens à l’époque, ou « Ahkili Aaliha » qui illustre de façon allégorique la lutte des classes entre les quartiers populaires et modestes de la ville de Nabeul comme Errbat, Errai, Lahouech, d’un côté, et ceux plus riches et plus modernes comme la Cité et Sidi Mahrsi, d’un autre, ont été représentées un peu partout en Tunisie et ont été appréciées et comprises par tous les publics du Nord au Sud. Que les Nabeuliens les apprécient plus et en saisissent toutes les nuances et allusions, je ne le nie pas, c’est tout naturel, mais c’est exactement pareil pour la troupe de Gafsa ou celle du Kef jouant devant leurs publics respectifs. Non, le théâtre de Moncef Kort, contrairement à ce qu’ont pu prétendre de mauvaises langues, n’est pas « étroitement et stérilement régional ». Certes il porte indélébilement un cachet nabeulien, mais il est adressé à tous les tunisiens et par delà à l’humanité toute entière. C’est que les thèmes qu’il aborde sont aussi riches que variés et ils sont souvent d’un grand réalisme, d’une authentique humanité et d’une brûlante actualité. C’est pourquoi ils parlent au public, d’autant plus que Moncef Kort, traite ces sujets souvent avec fantaisie et toujours avec subtilité et profondeur, dans un style léger, une drôlerie et un humour délicieux. Dans « Mitwiffi Fi Ijaza » par exemple, il met l’accent sur les problèmes entraînés par la crise agricole qui a frappé le pays dans les années soixante dix ; dans « Elweswes Elkhannes », il analyse les phénomènes sociopolitiques de l’arrivisme ; dans « Moudhakkarat Chawich », il nous fait pénétrer dans les dédales d’une administration corrompue ; dans « Habibi Yé Khouia », il donne des exemples socio-psychologiques des rapports filiaux et fraternels, et dans « Kif Yé Bounai », il traite le sujet de l’éducation, de la réforme de l’enseignement et de leurs effets pernicieux sur les parents et les élèves. Mais malgré l’importance et la gravité de ces problèmes, Moncef Kort réussit toujours, autant à faire réfléchir le public qu’à l’amuser. « Eduquez les gens par le fouet du rire », a dit l’autre.

